Free Access
Issue
Mov Sport Sci/Sci Mot
Number 105, 2019
Emotions et régulation émotionnelle en contexte sportif interpersonnel ou intergroupe
Page(s) 53 - 59
DOI https://doi.org/10.1051/sm/2019008
Published online 03 May 2019

© ACAPS, 2020

1 Introduction

La préparation physique (PP) constitue la pierre angulaire de toute démarche d’entraînement visant la performance, à tel point que les entraîneurs lui consacrent parfois plus de temps qu’aux aspects technico-tactiques de l’activité, à laquelle elle doit pourtant être au service (Pradet, 1996). Dans ce sens, trois formes apparaissent : la PP dissociée, qui ne présente rien de commun avec l’activité sportive en question (ex : musculation, énergétique, vitesse…) ; la PP associée, utilisant des gestes spécifiques à une activité sportive donnée (ex : parcours de motricité avec ballon en sports collectifs) ; et enfin, la PP intégrée, basée sur la pratique de l’activité sportive en tant que telle (Aubert, 2012). Cette dernière organise ainsi les séances, à travers la spécialité entraînée, en termes de temps de travail et de temps de récupération (ex : enchaînement de matchs d’entraînement de basket-ball de 8 min pour 2 min de récupération). Les bénéfices physiologiques de la PP, quelle que soit sa forme, sont documentés dans la littérature donnant lieu à de nombreux débats (Krantz, 2017), en particulier entre les adeptes de la PP dissociée et ceux de la PP intégrée et/ou associée. En revanche, leurs effets psycho-sociaux restent méconnus.

Il a été montré à plusieurs reprises que l’exercice physique favorisait les émotions positives (e.g. Cooke, Kavussanu, McIntyre, & Ring, 2013 ; Kerr & Kuk, 2001). De nombreuses études ont montré que la variation de l’intensité de l’effort entraînait des réponses différentes sur le plan émotionnel (Kirkcaldy & Shephard, 1990 ; Ojanen, 1994). Ainsi, une intensité trop basse ou trop haute ne permettrait pas d’obtenir les conditions favorables à des variations affectives positives, alors qu’une intensité modérée les optimiserait. Ekkekakis, Hall & Petruzzello (2005) ont remis en cause ce modèle. Ils ont en effet montré qu’une activité à basse intensité telle que la marche pouvait générer des sensations de plaisir (Ekkekakis, Hall, Van Landuyt, & Petruzzello, 2000). De même, lors d’un effort de trente minutes sur cycle ergométrique à intensité modérée, si certains participants ont ressenti une augmentation progressive sur le plan des émotions positives, d’autres ont reporté une diminution (Van Landuyt, Ekkekakis, Hall, & Petruzzello, 2000). Toutefois, le fait que le plaisir ressenti diminue lorsque l’intensité augmente semble faire consensus (Ekkekakis et al., 2005). Lors de l’arrêt d’un effort intense, cette variation négative est typiquement suivie d’une rapide amélioration menant à une sensation de plaisir supérieure à celle précédant le début de l’activité physique (Bixby, Spalding, & Hatfield, 2001).

Les effets émotionnels de la PP, et plus particulièrement de ses différentes formes, n’ont par contre jamais été étudiés à notre connaissance. L’une des particularités de la PP intégrée et associée est qu’elles mettent le plus souvent en opposition des équipes entre elles sous la forme de matchs d’entraînement, de courses en relais, ou de challenges collectifs. À ce sujet, Cooke, et al. (2013) ont mis en évidence le fait qu’en situation de compétition par équipes, les performances, le plaisir, et l’effort étaient plus élevés qu’en situation individuelle. Dans ce sens, il paraîtrait plausible que les différentes formes de PP engendrent, elles aussi, des effets saillants sur le vécu émotionnel.

Les émotions sont sociales par nature, et sont reconnues pour influencer considérablement les relations interpersonnelles (Fisher & Manstead, 2008). Dans ce cadre, différents travaux dans le contexte sportif ont démontré que la réponse émotionnelle d’un athlète peut influer sur celle d’autrui au travers de la régulation interpersonnelle (Campo et al., 2017 ; Crocker, Kowalski, Graham, & Kowalski, 2002), des phénomènes de contagion émotionnelle (Totterdell, 2000), ou bien encore, du partage social des émotions (Tamminen et al., 2016). Il paraissait dès lors légitime de s’interroger sur l’influence de la PP, à travers ses trois formes, sur le groupe ainsi que sur ses membres. Le but de cette étude était donc d’explorer le lien entre forme de PP et relations interpersonnelles à travers le vécu émotionnel des participants.

2 Matériel et méthode

2.1 Participants

Dix joueurs de Pôle Espoirs rugby ont participé à cette étude, âgés entre 16 et 18 ans (M = 16,90, SD = 0,74). Deux joueurs supplémentaires « partenaires d’entraînement » (qui n’ont pas le statut de sportif de haut niveau et ne font pas partie officiellement du pôle espoirs) ont participé à la séance afin de compléter les équipes, mais n’ont pas pris part aux entretiens. Les sujets s’entraînaient en moyenne douze heures par semaine de manière bi-quotidienne. Ils étaient tous internes au lycée rattaché au Pôle Espoirs dans des chambres communes et jouaient le week-end dans trois clubs professionnels différents. Les dix joueurs passaient ainsi beaucoup de temps ensemble et se connaissent donc tous étroitement depuis au moins une année pour les plus jeunes, deux ou trois ans pour les plus anciens. Pour les besoins de l’étude, les joueurs ont été nommés par un code (J1 à J10) afin de garantir leur anonymat, ci-dessous pour chacun leur poste et leur année d’ancienneté dans la structure sont précisés :

  • J1 : Trois-quart centre, 2e année ;

  • J2 : Arrière, 3e année ;

  • J3 : 2e ligne, 3e année ;

  • J4 : Ouvreur, 2e année ;

  • J5 : Talonneur, 1e année ;

  • J6 : Arrière, 1e année ;

  • J7 : Demi de mêlée, 1e année ;

  • J8 : 3e ligne, 2e année ;

  • J9 : Arrière, 2e année ;

  • J10 : Trois-quart centre, 2e année.

2.2 Protocole

Après un échauffement spécifique de 15 min, les joueurs ont réalisé une séance de préparation physique commune utilisant les trois formes de PP. Cette séance différait ainsi des séances proposées habituellement en pôle espoirs car généralement une seule forme de PP n’est utilisée par séance. Trois blocs proposant différentes modalités ont ainsi été mis en place, chacun entrecoupé de 4 min de récupération passive : (1) PP dissociée = 8 × 15 s / 1 min (Relave, Rogowski, & Hautier, 2008) ; (2) PP associée = 8 × 90 m sous forme de relais par équipes (comprenant chacune un joueur de chaque année d’âge) : 1 temps de travail / 2 temps de récupération passive (navette 5 m puis 10 m, puis 15 m avec retour à la ligne de départ à chaque fois) comprenant un placage sur sac amovible (i.e., un geste spécifique à leur activité sportive : le rugby) ; (3) PP intégrée = 6 × 1 min de « jeu à toucher » (i.e., forme de rugby sans impact) opposant deux équipes équilibrées d’un point de vue rugbystique / 10 s récupération active / 10 s course de 50 m / 10 s récupération active.

La séance a été entièrement filmée à l’aide d’un drone (modèle Beebop 2 – Parrot) afin d’avoir tous les participants à l’image en permanence (travelings et vue aérienne). Les joueurs avaient pour consigne de fournir une intensité maximale lors de chaque bloc. Nous n’avons pas contrôlé l’intensité et la fatigue de manière objective car nous souhaitions être le moins invasif possible. Cette séance a été programmée en fin de saison spécifiquement pour les besoins de l’étude en termes de disponibilité des participants. Pour des contraintes inhérentes aux protocoles en contextes écologiques, il a été impossible de contrebalancer l’ordre des blocs, et donc des formes de PP. Ainsi, afin de limiter un effet d’ordre et éviter l’influence d’une accumulation de fatigue, une récupération inter-séquences plus importante (4 min contre 3 min habituellement pour une séance de ce type) a été imposée aux joueurs. Il n’était pas non plus possible de dispenser les trois formes de PP de manière séparée et indépendante pour des raisons d’effectifs : afin de pouvoir opposer des équipes lors des blocs 2 et 3, il fallait que tous les joueurs réalisent la même forme de PP en même temps. Enfin, pour ne pas influencer les participants, la séance n’avait pas été annoncée sur le programme d’entraînement des joueurs au préalable : seule l’heure et le lieu de la séance leur avait été communiqués. Nous souhaitions en effet que les joueurs débutent la séance de la façon la plus neutre possible d’un point de vue émotionnel, sans aucun a priori positif ou négatif, ce qui aurait pu d’ores et déjà biaiser la nature des relations interpersonnelles émergeant lors de la séance. Par contre, le contenu de la séance a été entièrement détaillé et expliqué en début de séance.

Une approche qualitative (Strauss & Corbin, 1998), basée sur un positionnement épistémologique interprétatif (Weed, 2009), a été utilisée afin d’appréhender la complexité inhérente aux interactions sociales. Des entretiens semi-structurés ont été menés avec les dix joueurs par le premier auteur, expert de l’activité rugby, durant les trois jours ayant suivi la séance de PP commune comme préconisé dans des protocoles d’études antérieures (Campo et al., 2017 ; Tenenbaum & Elran, 2003). Ce délai était nécessaire pour rencontrer les dix joueurs en entretien individuels car ceux-ci avaient des contraintes scolaires lors de cette période. Les images du drone étaient diffusées durant l’entretien afin de permettre aux joueurs d’accéder plus facilement aux souvenirs de leur ressenti physiologique et psychologique lors de chaque bloc, conformément à des études antérieures ayant utilisé des entretiens d’auto-confrontation à des fins similaires (e.g. Campo et al., 2017 ; Martinent, Campo, & Ferrand, 2012). Les questions se voulaient les plus neutres possible, reprenant les propres termes des participants, afin de leur offrir un maximum de liberté dans leur réponse.

2.3 Analyses

Les entretiens ont été filmés et retranscris « in verbatim », suivant les recommandations de l’approche qualitative (Côté, Salmela, & Russell, 1995 ; Reitman-Olson & Biolsi, 1991). Les données ont été analysées par l’intermédiaire des recommandations de Miles & Huberman (1994) qui préconisent d’abord une relecture complète des données, puis un codage inductif. Les données ont été enfin analysées ligne par ligne et ont été réparties selon trois dimensions de codage : la catégorie « ressenti affectif et processus mentaux » regroupait les propos faisant référence aux émotions et à la dimension mentale individuelle de chacun des participants, les « sensations physiques » répertoriaient les éléments de langage en lien avec le domaine physiologique, enfin les « relations interpersonnelles » compilait toutes les données se rapportant aux interactions sociales. Nous avons présenté les résultats sous forme de tableau compilant les termes et les phrases qui nous sont apparues les plus représentatives de l’ensemble des dix entretiens.

2.4 Rigueur méthodologique

Une immersion complète du premier auteur auprès des participants de l’étude a engendré une certaine proximité entre eux et a permis aux joueurs de se confier plus facilement et plus librement lors des entretiens (Patton, 2002). Le second auteur connaissait parfaitement le contexte de l’étude mais n’était pas impliqué directement auprès des participants, ce qui lui a permis d’avoir un certain recul quant aux décisions analytiques et à une possible subjectivité du premier auteur (Tamminen & Crocker, 2013). Cela a permis aussi d’offrir des interprétations alternatives au premier auteur (cf. Holt & Sparkes, 2001).

3 Résultats

3.1 Ressenti affectif et processus mentaux

Le tableau 1 montre que dans l’ensemble, la plupart des joueurs ont exprimé avoir ressenti des émotions négatives en début de séance, lors du premier bloc, correspondant à la PP dissociée puis des émotions de plus en plus positives sont apparues au fil de la séance. Certains des joueurs comparaient leurs performances à celles de leurs partenaires alors que d’autres se focalisaient plus sur les plots matérialisant une cible à atteindre. Ainsi le fait de se comparer à ses partenaires ou alors aux cibles matérialisées par des plots, donc à soi-même, fait écho chez le joueur à des processus motivationnels distincts. En effet, les joueurs semblent soit orientés vers un socio-référencement, ce qui a semblé être le cas pour la majorité, soit vers un auto-référencement. La PP associée a semblé être la forme la plus en lien avec les aspects motivationnels. Lors de ce bloc les joueurs devaient réaliser un placage sur un sac amovible et cela a accru le plaisir de certains. Enfin, la PP intégrée a semblé être la forme de travail générant les émotions les plus positives pour huit des dix joueurs.

Tableau 1

Illustrations du ressenti affectif et processus mentaux.

3.2 Sensations physiques

Le tableau 2 montre que lors de la PP dissociée, les joueurs ont exprimé une certaine fatigue. Il est à noter que cinq des dix joueurs participants à l’étude ont gagné la finale du championnat de France le week-end précédent la séance : J2, J4, J8, J9 et J10 (ces joueurs ont bénéficié de trois jours de récupération entre-temps) et que l’un d’entre eux passait aussi le baccalauréat en fin d’année : J2). Les joueurs décrivent le bloc 2 comme étant le plus difficile, certains évoquent même une sensation de douleur. Lors de la PP intégrée, les joueurs témoignent de sensations physiques différentes, plus liées à ce qu’ils ont l’habitude de vivre en rugby. Sur l’ensemble de la séance les joueurs expriment a posteriori une certaine satisfaction d’un point de vue physique.

Tableau 2

Illustrations des sensations physiques.

3.3 Relations interpersonnelles

Les dix participants à l’étude ont évoqué l’entraide et les encouragements qui ont eu lieu au cours de la séance (Tab. 3). Pour huit joueurs sur dix, la séance a mobilisé un certain niveau de coopération et de solidarité entre les membres du groupe, suggérant ainsi un raffermissement des liens entre les membres du groupe. Ils l’ont surtout évoqué lors du second bloc, lorsqu’ils étaient répartis par équipes et devaient travailler sous forme de relais. Comme nous l’avons vu précédemment, la PP dissociée a favorisé, semble-t-il, un socio-référencement des joueurs. Ils semblent ainsi plus centrés sur eux-mêmes, ce qui ne paraît pas très porteur en termes de relations interpersonnelles. À l’inverse, les PP intégrée et associée mettent en opposition des équipes de joueurs et semblent ainsi avoir plus d’effets positifs sur les relations interpersonnelles. Enfin, cette séance semble bénéfique quant à l’intégration des plus jeunes.

Tableau 3

Illustrations des relations interpersonnelles.

4 Discussion

Le but de cette étude était d’explorer le lien entre les formes de PP et les relations interpersonnelles à travers le vécu émotionnel des participants. La PP intégrée (bloc 3) est la forme qui semble avoir généré le plus de plaisir et d’émotions positives. Les joueurs ont apprécié le fait de travailler avec ballon, de retrouver des situations de jeu spécifiques au rugby et ce, malgré la fatigue accumulée lors des deux premiers blocs. Selon Fredrickson (1998), ces émotions positives peuvent renforcer les interactions sociales au sein du groupe et donc avoir une influence positive sur les relations interpersonnelles. En effet, cet auteur affirme que certaines émotions positives, comme la joie par exemple, ont la capacité d’élargir les pensées momentanées des individus et de construire chez eux des ressources sociales et psychologiques (Fredrickson, 2001). Bien que l’effet d’ordre puisse représenter une limite de cette étude, il semble intéressant de noter qu’au fil de la séance, les blocs s’avèrent de plus en plus ludiques (en particulier le dernier), ce qui est susceptible d’influencer positivement le vécu émotionnel ainsi que le climat motivationnel (Ruiz, Haapanen, Tolvanen, Robazza, & Duda, 2017).

À l’inverse, la PP dissociée (bloc 1) semble la forme ayant provoqué les émotions les plus négatives. Cette tendance est peut-être renforcée par le fait que pour les besoins de l’étude, cette séance a été programmée en fin de saison : les joueurs ne s’attendaient pas à une séance aussi intense étant donné qu’ils n’avaient plus de matchs à jouer, en particulier pour les cinq joueurs titrés champions de France trois jours plus tôt, qui ont eu du mal à se remettre au travail après ce qu’ils ont vécu comme un aboutissement de leur saison. Ils ont alors pu ressentir une certaine déception de ne pas vivre une séance exclusivement ludique, comme c’est le cas habituellement à ce moment de l’année. De plus, il convient de noter qu’il est parfois difficile pour un athlète de faire la différence entre le vécu émotionnel de la séance et celui qui émerge lors du visionnage de la vidéo, en particulier pour des adolescents qui n’ont pas toujours la maturité nécessaire à la prise de recul. Malgré tout, ces résultats vont dans le sens des travaux de Cooke, et al. (2013) qui ont montré que le plaisir ressenti était supérieur en situation de compétitions par équipes, ce qui était le cas puisque les joueurs étaient répartis au sein de deux équipes qui s’affrontaient lors du troisième bloc. Dès lors, même si nous ne pouvons pas le mesurer ici, il est possible que l’engagement et donc l’intensité ait été supérieure lors du troisième bloc si l’on s’appuie sur ces mêmes travaux. Ce résultat, qui devra être vérifié par l’intermédiaire d’une mesure objective de l’intensité dans de prochaines études, nuancerait dès lors les travaux de Ekkekakis, et al. (2005). En effet, si la notion de plaisir diminue lorsque l’intensité augmente, cela semble être moins le cas lorsque l’effort est pratiqué dans le cadre de groupes opposés les uns aux autres. Si ce résultat était confirmé, il constituerait une avancée majeure dans la recherche sur le lien effort – vécu émotionnel.

La PP associée (bloc 2) semble être la forme qui a le plus participé au renforcement des liens au sein du groupe. Le fait que ce bloc ait mis en opposition plusieurs équipes de joueurs est certainement lié à cet effet. En effet, une part prépondérante de ce qui se passe au sein d’un groupe dépend des relations de ce dernier avec d’autres groupes (Sherif, Harvey, White, Hood, & Sherif, 1961). Il a été montré que la compétition entre des groupes augmentait la cohésion et la productivité intra-groupe. Il est à noter que le bloc 2 a été décrit par les joueurs comme étant le plus éprouvant, le plus difficile. Il paraîtrait ainsi légitime de s’interroger sur un lien possible entre difficulté ressentie et relations interpersonnelles : plus une séance serait vécue comme éprouvante, plus ses effets sur les interactions sociales seraient bénéfiques. Ce résultat corroborerait ainsi les travaux de Rimé, et al. (2005) selon lesquels « les personnes qui ont vécu un évènement émotionnel majeur manifestent un besoin parfois insatiable d’être écoutées, de parler et de reparler de cet évènement » (p. 85). En effet, nous pouvons imaginer que plus une séance de PP est difficile, plus elle sera vécue comme un évènement émotionnel majeur, et plus elle pourrait provoquer, à travers le partage émotionnel, des interactions sociales. En revanche, la PP dissociée semble engendrer un phénomène de comparaison sociale du point de vue du climat motivationnel et, donc, pourrait se révéler moins efficace quant au développement des relations interpersonnelles. Il est en effet très aisé pour les joueurs de voir qui arrive premier ou dernier, qui atteint les cibles matérialisées sous la forme de plots, ou pas, et donc de comparer les performances de chacun. À l’inverse, la PP associée semble présenter des effets bénéfiques quant à l’intégration des plus jeunes. Selon Castel et Lacassagne (1993, 2011), des catégories sociales co-existantes au sein d’une même scène sociale peuvent interagir dans une relation dominant-dominé, comme cela est souvent le cas en structures d’accès au haut niveau entre les plus âgés et les plus jeunes. Le fait de travailler en équipe sous forme de relais semble ainsi avoir atténué les phénomènes de partitions sociales (Castel & Lacassagne, 1993, 2011).

En conclusion, cette étude exploratoire semble montrer que la PP, à travers ses trois formes, provoque des ressentis émotionnels distincts, pouvant favoriser dans une certaine mesure un partage social des émotions qui renforcerait les relations interpersonnelles au sein du groupe de travail. Si la PP dissociée a souvent la faveur des spécialistes en la matière car elle permet un contrôle de la charge extrêmement précis, il semblerait que la PP intégrée soit la forme la plus génératrice d’émotions positives, tandis que la PP associée soit celle provoquant le plus d’interaction sociales. Cette dernière paraît être notamment un bon compromis entre la PP dissociée et la PP intégrée. Celle-ci procure à la fois des émotions positives tout en permettant un contrôle de la charge plus précis, ce qui est l’inconvénient majeur de la PP intégrée (Aubert, 2012). Cette étude va dans le sens de la tendance actuelle dans le sport de haut niveau, et plus particulièrement dans le rugby, qui est d’envisager la performance dans une conception systémique associant le plus possible les aspects physiologiques, moteurs, et psychosociologiques dans les contenus d’entraînement (Campo & Djait, 2016).

De toute évidence, ces résultats requièrent davantage d’investigations scientifiques pour pouvoir être généralisés. Particulièrement, nous invitons à ce que d’autres études soient réalisées sur des effectifs plus larges, comprenant des âges et des niveaux de pratique différents, comme des disciplines différentes (e.g. sports collectifs vs. sports individuels). Il serait aussi opportun de réinvestir et de questionner ces résultats sous d’autres conditions d’efforts et de contextes. Dans ce sens, il est également important de noter que d’autres éléments contextuels ont pu également avoir exercé une certaine influence, comme par exemple, la place de ce travail dans la saison (ici, en fin de saison). En particulier, nous invitons de futures recherches à contrôler certaines variables pouvant influencer les vécus émotionnels et/ou les interactions sociales, telle que la qualité de la relation entraîneur-entraînés (Jowett, Nicolas, & Yang, 2017), le niveau de cohésion de groupe (Wolf, Eys, Sadler, & Kleinert, 2015), ou bien encore les processus identitaires (Campo et al., 2019).

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Citation de l’article : Relave A, Campo M, & Nicolas M (2019) Influence de la préparation physique sur les relations interpersonnelles : Une étude exploratoire. Mov Sport Sci/Sci Mot, 105, 53–59

Liste des tableaux

Tableau 1

Illustrations du ressenti affectif et processus mentaux.

Tableau 2

Illustrations des sensations physiques.

Tableau 3

Illustrations des relations interpersonnelles.

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