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Issue
Mov Sport Sci/Sci Mot
Number 106, 2019
Page(s) 19 - 26
DOI https://doi.org/10.1051/sm/2019025
Published online 04 September 2019

© ACAPS, 2020

1 Introduction

La compréhension des stratégies régulatrices conduisant l’athlète à optimiser ses performances est un enjeu majeur pour toute personne impliquée dans l’intervention sportive et le haut niveau. En accord avec Renkema & Van Yperen (2008), d’un point de vue motivationnel, il est certes intéressant d’étudier ce que les sujets veulent réaliser (état final : gagner ou ne pas perdre) mais également comment les sujets prévoient d’atteindre cet état final (i.e., stratégie). En handball, lors d’un pénalty, un observateur naïf est à même de distinguer différentes stratégies utilisées par le tireur pour réussir à gagner son duel avec le gardien, à partir d’indicateurs tels que la vitesse et la trajectoire de la balle. Existe-t-il des éléments explicatifs concernant l’utilisation par les tireurs d’une stratégie plutôt qu’une autre ? L’explication majeure résiderait-elle dans une performance plus élevée de l’une de ces stratégies ? Pour tenter d’apporter des éléments de réponse à ces questions nous mobilisons deux théories motivationnelles complémentaires, la théorie du focus régulateur (Regulatory Focus Theory ; Higgins, 1997) et la théorie de la congruence régulatrice (Regulatory Fit Theory ; Higgins, 2000, 2005), considérées par les chercheurs en psychologie de la performance sportive (e.g., Memmert, Hüttermann, & Orliczek, 2013) comme des cadres de travail particulièrement pertinents pour la compréhension et l’amélioration de cette performance.

1.1 Théorie du focus régulateur

La théorie du focus régulateur (Higgins, 1997) propose l’existence d’une différence dans la régulation du sujet selon qu’il recherche l’atteinte d’un moi-idéal ou la réalisation de sa sécurité, ses devoirs, ses responsabilités et obligations. Dans le premier cas, l’autorégulation implique chez le sujet, préoccupé par la présence ou l’absence de résultats ou d’évènements positifs (gain vs. non-gain), un focus de promotion, fondé sur les besoins de développement, d’accomplissement et d’avancement du sujet. Dans le second cas, l’autorégulation oriente le sujet, préoccupé par la présence ou l’absence de résultats ou d’événements négatifs (perte vs. non-perte), vers un focus de prévention, fondé sur la focalisation à la sûreté. Lorsque le sujet utilise un focus de promotion, il met en œuvre une stratégie régulatrice de promotion, c’est-à-dire une stratégie enthousiaste qui n’hésite pas à lui faire prendre des risques. Inversement, lorsqu’il utilise un focus de prévention il met en œuvre une stratégie régulatrice de prévention, c’est-à-dire une stratégie centrée sur la vigilance pouvant aller jusqu’à l’inaction (Chernev, 2004).

Le focus régulateur du sujet est déterminé par deux types de facteurs, personnels et situationnels. Concernant, les facteurs personnels, il s’agit de ses propres dispositions, de son focus chronique. Cependant, les situations peuvent l’emporter sur la tendance à long terme (Shah, Higgins, & Friedman, 1998), en induisant le focus régulateur du sujet. Dans la présente étude, nous nous intéresserons aux seuls facteurs situationnels qui induisent le focus et la stratégie régulatrice du sujet. Cette induction d’un focus particulier pour une situation donnée peut être réalisée de deux manières. La première concerne la difficulté de la tâche. Lorsque la tâche est très facile, le sujet va considérer qu’il s’agit d’une obligation, d’un devoir à remplir que de réussir. Rater une telle opportunité est considéré comme un échec très important. Son focus régulateur dans ce type de tâche est alors un focus de prévention puisque réussir est perçu comme un devoir. Dans le contexte sportif, plusieurs auteurs ont indiqué des exemples de ce type de tâche dont la réussite avoisine 75 % pour les tireurs. Il s’agit du tir de pénalty en football (Unkelbach, Plessner, & Memmert, 2009), du pénalty en handball (Debanne, Laffaye & Trouilloud, 2018), ou encore de la situation de lancer-franc au basket-ball (Worthy, Markman, & Maddox, 2009). À l’inverse, lorsque la tâche est difficile, le sujet sera dans un focus de promotion (Vogel & Genshow, 2013). La seconde possibilité permettant d’induire un focus spécifique chez un individu réside dans la présentation de la tâche (aspiration vs. obligation) qui lui est faite. Par exemple, avec des joueurs de football, Plessner, Unkelbach, Memmert, Baltes, & Kolb (2009) ont donné aux sujets les consignes suivantes :

  • dans le cadre de la promotion, « Vous allez tirer cinq pénaltys. Votre ambition est de marquer au moins trois fois. » ;

  • dans le cadre de la prévention, « Vous allez tirer cinq pénaltys. Vous avez l’obligation de ne pas manquer plus de deux fois. ».

1.2 Théorie de la congruence régulatrice

Il n’y a pas d’avantage a priori à utiliser l’une ou l’autre orientation motivationnelle. Cependant, selon la théorie de la congruence régulatrice (Regulatory Fit Theory ; Higgins, 2000, 2005), l’interaction entre le focus régulateur et la structure de récompense (SR) influence la performance. La (SR) de la situation est un paramètre dynamique qui affecte une évaluation de la réussite en fonction d’une comparaison entre la situation réelle et l’état final souhaité (Ames, 1992). Elle a pour origine des éléments contextuels comme par exemple le score à un moment précis. Elle est axée soit sur la recherche de gains, soit sur l’évitement des pertes. Lorsque le sujet utilise un focus de promotion dans un environnement favorisant des gains maximisés (se rapprocher de la victoire), ou lorsqu’il utilise un focus de prévention dans un environnement qui minimise les pertes (revenir au score), il y a congruence régulatrice. À l’inverse, lorsque le focus utilisé et la (SR) ne correspondent pas (utilisation d’un focus de promotion dans un environnement qui cherche à minimiser les pertes, ou, utilisation d’un focus de prévention dans un environnement qui cherche à maximiser les gains), il y a incongruence régulatrice.

Plusieurs recherches empiriques, basées sur la théorie auto-régulatrice du contrôle (Carver & Scheier, 1982), ont investigué la performance sportive. Parmi les variables étudiées, on peut noter l’interaction entre le focus situationnel et la (SR) (Debanne, et al., 2018), ou les stratégies utilisées (Jordet, 2009 ; Jordet & Hartman, 2008). Debanne et al. (2018), à partir d’un échantillon de match de handball se terminant par un score très serré, ont mis en évidence un effet d’interaction entre le focus de prévention induit par la situation même du pénalty et la (SR) (Gains : l’équipe du tireur peut prendre ou accroître son avantage ; Pertes : l’équipe du tireur peut réduire son écart) sur la réussite au pénalty. Lorsque la (SR) était orientée vers l’évitement des pertes, et était donc congruente avec le focus de prévention induit par la tâche de pénalty, la réussite au pénalty était supérieure à la situation où il y avait incongruence entre la (SR) orientée vers la recherche de gains et le focus de prévention induit par la tâche de pénalty.

Les travaux de Jordet (Jordet, 2009 ; Jordet & Hartman, 2008), menés en football, sont les rares à s’être focalisés sur les stratégies utilisées par les tireurs et leur lien avec la performance. Jordet (2009) a examiné les relations entre le statut des joueurs, leurs stratégies d’auto-régulation et la performance au pénalty dans deux compétitions majeures (Coupe du Monde et Championnats d’Europe). Les joueurs qui, au moment de la séance de tirs au but, consacraient moins de temps à la préparation des tirs au but (stratégies d’autorégulation mal orientées) avaient des performances moindres. Jordet & Hartman (2008), dans les plus grandes compétitions internationales (Coupe du Monde, Championnats d’Europe et Ligue des Champions), ont examiné les relations entre la valence du pénalty (conséquences liées au résultat du tir : positif = la réussite entraîne la victoire ; négatif = l’échec entraîne la défaite), les comportements d’évitement et la performance dans les séries de pénalty. Ces auteurs ont montré qu’un comportement d’évitement (détournement du regard envers le gardien, préparation rapide du tir), se produisait davantage en situation de valence négative qu’en situation de valence positive, et qu’en situation de valence négative, la performance des tireurs était plus faible qu’en situation de valence positive. Ces auteurs ont donc suggéré que la motivation d’évitement pouvait aider à comprendre pourquoi les athlètes professionnels se paralysent sous la pression.

1.3 Limites des travaux antérieurs

La plupart des travaux antérieurs conduits à partir du cadre théorique du focus régulateur et de la congruence régulatrice n’ont pas été réalisés en contexte écologique (Debanne, et al., 2018). Or, effectuer des recherches dans le contexte réel de la compétition sportive permet de fournir des preuves plus solides de l’existence d’une interaction entre les orientations motivationnelles et les caractéristiques de la situation, que les résultats antérieurs obtenus en laboratoire. De telles études peuvent contribuer à la validité externe des théories et sont susceptibles de fournir des applications pratiques utiles aux athlètes de haut niveau. Cependant, le nombre d’études menées spécifiquement sur les stratégies utilisées et en lien avec la performance est encore faible. Enfin, et de manière assez surprenante, les chercheurs qui ont effectué un nombre désormais conséquent d’études sur cette tâche de pénalty et sur la base de théories motivationnelles n’ont jamais appréhendé celle-ci comme un système liant les deux opérateurs. À chaque fois, seule l’activité des tireurs a été prise en compte. Or, et c’est ce qui constitue un des points forts de la présente étude, il existe bien dans les situations de pénalty, que ce soit en football, handball, water-polo ou hockey, un duel entre le tireur et le gardien de but, dans lequel les deux protagonistes sont en interaction directe. Ceux-ci forment par conséquent un système aux intérêts antagonistes, où l’activité de l’un influence l’activité de l’autre et réciproquement. C’est pourquoi la prise en compte d’un tel système constitue une nécessité essentielle à l’étude d’une telle tâche.

1.4 Objet de recherche

La présente étude s’inscrit dans le cadre d’une approche situationniste. Elle a pour objet les effets d’interaction entre la stratégie régulatrice d’un système gardien-tireur et la (SR) de la situation sur la réussite au pénalty.

1.5 Hypothèses

Sur la base de la revue de littérature effectuée, nous pouvons faire l’hypothèse générale d’un effet d’interaction entre la stratégie régulatrice du système tireur-gardien de but et la (SR) (gains vs. pertes) sur la performance au pénalty. Plus précisément, pour le système tireur-gardien, il existe quatre stratégies régulatrices possibles : (a) le gardien est dans une stratégie de prévention et le tireur est dans une stratégie de prévention (G-Prév × T-Prév) ; (b) le gardien est dans une stratégie de prévention et le tireur est dans une stratégie de promotion (G-Prév × T-Promo) ; (c) le gardien est dans une stratégie de promotion et le tireur est dans une stratégie de prévention (G-Prom × T-Prév) ; (d) le gardien est dans une stratégie de promotion et le tireur est dans une stratégie de promotion (G-Prom × T-Promo). Ces différentes stratégies régulatrices vont apparaître soit dans un environnement de recherche de gains pour le tireur et d’évitement des pertes pour le gardien, soit dans un environnement d’évitement des pertes pour le tireur et de recherche de gains pour le gardien. Ainsi, au total, huit situations sont à envisager (voir Tab. 1). On peut identifier quatre situations dans lesquelles la congruence régulatrice est asymétrique entre le gardien et le tireur. Parmi ces situations, il y en a deux pour lesquelles on peut prédire une performance élevée pour le tireur, et deux une performance faible pour le tireur. Dans quatre autres situations, il apparaît une congruence régulatrice symétrique pour lesquelles on peut prédire une performance moyenne pour le tireur.

Tableau 1

Hypothèses de réussite au pénalty en fonction de la congruence entre la stratégie régulatrice utilisée et la structure de récompense.

2 Méthode

La présente étude a été conduite en respectant les standards éthiques (Harris & Atkinson, 2009) et a été approuvée par le comité éthique de l’Université Paris-Est.

2.1 Échantillon

Lors de la saison régulière de la Lidl Star Ligue de handball (plus haut niveau de compétition de handball français masculin) 2017–2018, nous avons récupéré 51 vidéos sur les 56 rencontres des 8 premières journées de championnat. À partir de ces rencontres, les résultats de 449 pénaltys ont été enregistrés. Soixante-trois tireurs et 38 gardiens, représentant 238 systèmes tireur-gardien ont été les acteurs de cet échantillon.

2.2 Variables

La variable dépendante, catégorielle et dichotomique, représente le résultat du pénalty (But vs. Manqué). Les variables indépendantes, au nombre de deux, sont identifiées par la structure de récompense (SR) et la stratégie régulatrice du système gardien-tireur, et se présentent de la manière suivante :

En accord avec les travaux de Debanne et al. (Debanne, Angel, & Fontayne, 2014 ; Debanne & Laffaye, 2015 ; Debanne, et al., 2018), la (SR) est envisagée comme une variable catégorielle à deux modalités : recherche de gains (l’équipe du tireur mène ou les 2 équipes sont à égalité) ; évitement des pertes (l’équipe du tireur est menée).

La stratégie régulatrice du système gardien-tireur est évaluée à partir d’indicateurs comportementaux du tireur et du gardien de but. Concernant le tireur, l’indicateur comportemental est relatif à la trajectoire donnée au ballon. Lorsqu’il prend le risque de donner du temps au gardien de but pour intervenir en lançant la balle vers le but avec peu de vitesse mais une trajectoire surprenante, le joueur met alors en évidence aux yeux de tous qu’à l’efficacité, il associe à la fois virtuosité, finesse et intelligence grâce auxquelles il se joue du gardien. De l’utilisation de ces trois qualités, il décuple la valorisation retirée de son action. En cela cette action peut être considérée comme participant à l’atteinte d’un moi-idéal et fait considérer cette stratégie comme une stratégie de promotion. À l’inverse, lorsqu’il donne beaucoup de vitesse à la balle, il s’assure d’une très brève fenêtre temporelle d’intervention pour le gardien de but. Il agit alors dans la sécurité, en faisant son devoir, sans faire le spectacle et donc sans chercher une valorisation ou reconnaissance particulière. En cela, la stratégie correspondant à donner beaucoup de vitesse à la balle peut être considérée comme une stratégie de prévention. Afin d’évaluer la validité de ces indicateurs comportementaux permettant d’identifier les stratégies régulatrices, nous avons investigué le lien entre les stratégies régulatrices et les émotions ressenties par les tireurs sur la base de la théorie de la discrépance de soi (Self-Discrepancy Theory, Higgins, 1989). En effet, Higgins (e.g., Higgins, 1996 ; Higgins, Shah, & Friedman, 1997) a révélé l’existence d’un lien étroit entre les émotions ressenties par une personne et la stratégie régulatrice utilisée. Lorsqu’une personne atteint son objectif, elle ressent de la joie lorsqu’elle utilise une stratégie de promotion, du soulagement lorsqu’elle utilise une stratégie de prévention. À l’inverse, une personne qui échoue dans son objectif ressent de l’abattement lorsqu’elle utilise une stratégie de promotion, de l’agitation, de la nervosité lorsqu’elle utilise une stratégie de prévention. Par conséquent, nous avons catégorisé les émotions des tireurs en quatre modalités ([Joie ; Moi-idéal], [Soulagement ; Devoirs], [Abattement], [Nervosité ; Agitation]).  En accord avec Martin (2015), nous avons identifié chacune des émotions à partir des indicateurs comportementaux suivants :

  • [Joie ; Moi-idéal], « Sourire », « Course avec les bras à l’horizontale », « Regard ostensiblement dirigé vers le public », « Montre son nom inscrit au dos de son maillot » ;

  • [Soulagement ; Devoirs], « Cri libérateur de tensions » ;

  • [Abattement], « tête baissée», « regard dirigé vers ses pieds », « abaissement des épaules », « reste figé, immobile » ;

  • [Nervosité, Agitation], « rictus », « tic gestuel : se prendre le nez, se gratter la tête ».

De manière classique, nous avons ajouté une catégorie [Autre] dans laquelle se sont regroupés les comportements qui ne relevaient d’aucun signe émotionnel particulier, ou dont les signes émotionnels ne correspondaient pas aux catégories construites, ou encore dont les signes émotionnels relevaient de deux catégories à la fois. Suite à cela, nous avons testé la répartition des effectifs avec le test du khi-deux (voir Tab. 2). Dans la mesure où il existait des effectifs théoriques inférieurs à cinq, nous avons utilisé la correction de Yates. En situation de pénalty réussi, les analyses ont révélé un lien très significatif (χ2(2) = 203,8 ; p < 0,001) entre les stratégies régulatrices et les émotions. La joie s’est avérée sur-représentée lors de l’utilisation d’une stratégie de promotion ainsi que le soulagement lors de l’utilisation d’une stratégie de prévention. En situation d’échec au pénalty, les analyses ont révélé un lien significatif (χ2(2) = 7,82 ; p = 0,02) entre les stratégies régulatrices et les émotions. L’abattement s’est avéré sur-représenté lors de l’utilisation d’une stratégie de promotion ainsi que l’agitation et la nervosité lors de l’utilisation d’une stratégie de prévention. Au final, les indicateurs comportementaux relatifs à la trajectoire de la balle ont donc pu être considérés comme satisfaisants pour catégoriser les stratégies régulatrices.

Concernant le gardien de but, l’indicateur comportemental est relatif à la position du gardien. En accord avec Debanne (2003), lorsqu’il se positionne près de sa ligne de but, le plus éloigné du tireur, il s’assure un délai maximal pour lui permettre d’agir sur la trajectoire de balle. Positionné au plus près de son but, il protège celui-ci, adopte une stratégie d’attente pour, tel un gardien de football, déclencher sa parade lorsque le programme moteur du tireur ne pourra plus être modifié par celui-ci. On retrouve là la stratégie de vigilance pouvant aller jusqu’à l’inaction mentionnée par Chernev (2004). En ce sens, cette stratégie peut alors être considérée comme une stratégie de prévention. À l’inverse, positionné près du tireur, le gardien n’est plus dans une stratégie d’attente, réactive, mais utilise plutôt dans un comportement pro-actif qui l’associe à de la promotion. Dans la mesure où les résultats de l’étude concernent, au final, la seule stratégie de promotion du gardien (voir ci-dessous) l’adéquation [stratégie régulatrice] – [indicateurs comportementaux] n’a pas fait l’objet d’une validation comme pour le tireur.

La stratégie régulatrice du système gardien-tireur est par conséquent une variable catégorielle à 4 modalités (2 × 2, voir Tab. 3) dont la fiabilité a été testée à l’aide du kappa de Cohen, suite au codage indépendant effectué par chacun des auteurs, tous deux spécialistes de handball, sur un échantillon de 45 pénaltys, sélectionnés de manière aléatoire, et représentant 10 % de l’échantillon total. Globalement, l’indice kappa a révélé un degré d’agrément satisfaisant entre les deux codeurs (k = 0,69 ; z = 2,42 ; p = 0,007).

Par ailleurs, dans la mesure où le règlement offre la possibilité de changer le gardien de but, nous avons contrôlé cette variable catégorielle dichotomique. Les occurrences du changement de gardien ont été au nombre de n = 98, celles du maintien de n = 351).

D’après le tableau 3, le nombre de jets de sept mètres où le gardien utilise une stratégie de prévention (reculé sur sa ligne) est très faible. De ce fait, ces occurrences ont été supprimées de l’étude. L’interaction tireur-gardien est donc envisagée uniquement avec un gardien avancé (Stratégie de Promotion) et se limite à deux modalités pour le système gardien-tireur (G-promo × T-prév ; G-promo × T-promo). Ainsi, l’échantillon final est composé de 438 pénaltys.

Tableau 2

Relation entre stratégies régulatrices et émotions selon le résultat au pénalty.

Tableau 3

Effectifs des stratégies régulatrices du système tireur-gardien.

2.3 Traitement des données

Le traitement statistique a été réalisé à l’aide du logiciel SPSS version 20.0, avec un seuil de significativité fixé à p < 0,05. Dans une première étape, afin de tester les effets principaux des variables indépendantes sur la variable dépendante dichotomique, une série de régressions logistiques univariées a été réalisée. Dans un deuxième temps, afin de tester l’effet d’interaction entre la stratégie régulatrice du système gardien-tireur et la (SR) sur la performance (réussite au pénalty), une régression logistique multivariée a été réalisée. La taille de l’effet a été calculée par l’odds ratio (OR). L’interprétation de la taille de cet effet a été réalisée en accord avec Chen, Cohen, & Chen (2010) de la manière suivante : petit effet, OR > 1,52 ; effet modéré, OR > 2,74 ; effet important, OR > 4,72.

3 Résultats

3.1 Résultats univariés

Les résultats univariés sont résumés dans le tableau 4. Au total, la réussite au pénalty est de 76,02 % (n = 333) pour un taux d’échec de 23,98 % (n = 105).

L’analyse statistique univariée n’a pas révélé d’effet significatif de la (SR) sur la performance (Wald test = 0,18; p = 0,67), ou de la stratégie régulatrice utilisée par le système sur la performance (Wald test = 0,78; p = 0,38).

Tableau 4

Résultats univariés sur la performance du tireur au penalty.

3.2 Résultats multivariés

Les résultats de la régression logistique ont mis en évidence une tendance d’effet d’interaction entre la stratégie utilisée par le système gardien-tireur et la (SR) (Wald test = 2,51 ; p = 0,09) sur la performance au pénalty (cf. Fig. 1). Au moment du pénalty, lorsqu’il apparaît, entre la stratégie utilisée par le système gardien-tireur et la (SR) : (a) une congruence pour le tireur et une incongruence pour le gardien (le système gardien-tireur utilise une stratégie de Promotion-Promotion et la (SR) est orientée vers la recherche de gains pour le tireur), l’odds ratio est maximal et égal à 4,74 révélant une taille d’effet importante ; (b) une incongruence pour les deux opérateurs (le système gardien-tireur utilise une stratégie de Promotion-Prévention et la (SR) est orientée vers la recherche de gains pour le tireur), l’odds ratio est moyen et égal à 0,97 ; (c) une congruence pour les deux opérateurs (le système gardien-tireur utilise une stratégie de Promotion-Prévention et la (SR) est orientée vers l’évitement des pertes pour le tireur), l’odds ratio est moyen et égal à 0,98 ; (d) une incongruence pour le tireur et une congruence pour le gardien (le système gardien-tireur utilise une stratégie de Promotion-Promotion et la (SR) est orientée vers l’évitement des pertes pour le tireur), l’odds ratio est minimal et égal à 0,71.

thumbnail Fig. 1

Effets d’interactions entre la structure de récompense du système gardien-tireur ([G-Pertes × T-Gains] vs. [G-Gains × T-Pertes]) et la stratégie du système gardien-tireur ([G-Promo × T-Promo] vs.[G-Promo × T-Prév]) sur la réussite au pénalty. Note : S.R. = stratégie régulatrice ; G-Pertes = orientée vers l’évitement des pertes pour le gardien ; T-Pertes = orientée vers l’évitement des pertes pour le tireur ; G-Gains = orientée vers la recherche des gains pour le gardien ; T-Gains = orientée vers la recherche des gains pour le tireur ; OR = odds ratio ; G-promo = promotion pour le gardien ; T-promo = promotion pour le tireur ; T-prév = prévention pour le tireur.

4 Discussion

L’objectif principal de la présente étude était d’investiguer les effets d’interaction entre les stratégies régulatrices utilisées par un système gardien-tireur et la (SR) de la situation, sur la performance dans une tâche de pénalty. Cette tâche a été réalisée en contexte compétitif réel avec des joueurs de handball professionnels. Les hypothèses en liens avec cet objectif étaient les suivantes : (a) lorsque la (SR) et la stratégie utilisée étaient congruentes pour le gardien de but et incongruentes pour le tireur, la réussite au pénalty devait être faible ; (b) lorsque la (SR) et la stratégie utilisée étaient symétriques, c’est-à-dire congruentes ou incongruentes à la fois pour les deux membres du système en même temps, la réussite au pénalty devait être moyenne ; (c) lorsque la (SR) et la stratégie utilisée étaient congruentes pour le tireur et incongruentes pour le gardien de but, la réussite au pénalty devait être élevée. Bien qu’il convienne d’être prudent dans la mesure où l’analyse statistique n’a révélé qu’une tendance d’effet, les résultats de la présente étude ont totalement corroboré cette hypothèse, et sont par conséquent consistants avec les résultats d’études antérieures menées en contexte non-écologique (e.g., Plessner, et al., 2009). En cela, ces résultats supportent la théorie de la congruence régulatrice (Higgins 2000, 2005), et contribuent à sa validité externe.

On peut cependant noter un résultat inconsistant avec l’étude récente de Debanne et al. (2018) qui avaient révélé un effet principal de la (SR) sur la réussite au pénalty (le tireur, en situation d’évitement des pertes, avait une probabilité de réussite supérieure qu’en situation de recherche de gains). Or, cet effet n’est pas révélé ici. L’explication majeure réside, selon nous, dans les caractéristiques des matchs dont les données sont issues. Bien que le niveau de jeu soit identique dans les deux études, dans celle de Debanne et al. (2018), l’écart au score final entre les deux équipes était inférieur ou égal à un point, alors qu’ici aucun critère d’inclusion n’a été considéré. On peut raisonnablement envisager que cet écart au score à l’issue du match soit beaucoup plus important et proche de celui révélé dans l’étude de Debanne & Laffaye (2017) menée sur le même championnat mais lors d’une saison sportive antérieure (2015–2016), c’est-à-dire supérieur à quatre buts. Ainsi, l’effet principal de la (SR) sur la performance s’opérationnaliserait seulement dans le cas des matchs où le score final est très serré. Ceci nous semble particulièrement intéressant à analyser d’un point de vue théorique à partir du phénomène du « goal looms larger effect » (Förster, Higgins, & Idson, 1998). Alors que le « goal looms larger effect » devient saillant uniquement en fin de rencontre et lorsque le score final est encore incertain, les matchs qui se soldent par un écart extrêmement faible semble contenir en eux les germes d’une intensité particulièrement forte parce qu’opposant des équipes connues pour être d’un niveau similaire. Ainsi, l’intensité du combat n’augmenterait pas au fur et à mesure que l’issue du match se rapproche mais demeurerait très élevée durant toute la durée de la rencontre. Il semble cependant que sur ce point de futures recherches soient particulièrement nécessaires afin d’apporter l’éclairage nécessaire.

Les résultats de la présente étude, menée en contexte réel, ont l’avantage de fournir facilement des implications pratiques. Tout d’abord, notons l’existence d’un très grand déséquilibre entre les combinaisons de stratégies possibles. En effet dans plus de 90 % des cas (409/449), la combinaison gardien-promotion et tireur-prévention est observée, c’est-à-dire un gardien près du tireur et un tir avec beaucoup de vitesse. La part ultra majoritaire de cette combinaison trouve son explication dans les caractéristiques de la tâche dont le taux de réussite élevé du tireur l’oriente a utilisé un focus de prévention, et inversement, le taux de réussite faible du gardien l’oriente vers un focus de promotion. Ceci suggère que les stratégies régulatrices utilisées par les joueurs sont peu impactées par la (SR) et beaucoup par les caractéristiques de la tâche. On note également qu’en situation de recherche de gains (n = 203), les tireurs n’ont adapté que 16 fois (7,89 %) leur stratégie régulatrice en utilisant une stratégie de promotion. Or, au regard de la taille importante de l’effet mis en évidence dans la présente étude, on peut s’étonner d’un taux d’occurrences aussi faible. Par conséquent, les résultats de la présente étude laissent entrevoir la possibilité de gains importants dans la réussite au pénalty pour les tireurs dans les 187 autres situations. Ainsi, à partir de ces résultats il est possible d’effectuer plusieurs recommandations concernant la stratégie à utiliser par le tireur en fonction de la (SR) (score). Ces recommandations s’adressent aux tireurs mais également aux entraîneurs dans la mesure où ceux-ci peuvent, par leurs consignes, guider la stratégie utilisée par leurs joueurs. Lorsque l’équipe du tireur est en situation de prendre ou d’accroître son avantage au score, il serait sans doute très bénéfique d’utiliser beaucoup plus souvent une stratégie de promotion s’opérationnalisant par une gamme de tirs où la trajectoire de la balle est surprenante (roucoulettes, chabalas, ou lobs). Aussi, lorsque l’équipe du tireur est en situation de revenir au score, il pourrait être bénéfique d’utiliser une stratégie de prévention.

4.1 Limites et perspectives de recherche

La principale limite de cette étude concerne l’échantillon dont la répartition hétérogène n’a pas permis de recueillir suffisamment d’occurrences par stratégies régulatrices du système gardien-tireur. De ce fait, les situations dans lesquelles les gardiens de but ont utilisé une stratégie de prévention n’ont pu être investiguées, et celles dans lesquelles les tireurs ont utilisé une stratégie de promotion ont été recueillies qu’en faible quantité. Nous encourageons par conséquent les chercheurs à poursuivre les investigations sur ces situations particulières. Il nous semble également opportun de mener des recherches plus qualitatives, sur la base d’entretien de rappel stimulé (Lyle, 2003), afin de comprendre plus en profondeur les processus en jeu dans cette tâche.

Références

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Citation de l’article : Vahé A & Debanne T (2019) Effet d’interaction entre stratégie régulatrice et structure de récompense de la situation : étude sur la performance au pénalty en handball. Mov Sport Sci/Sci Mot, 106, 19–26

Liste des tableaux

Tableau 1

Hypothèses de réussite au pénalty en fonction de la congruence entre la stratégie régulatrice utilisée et la structure de récompense.

Tableau 2

Relation entre stratégies régulatrices et émotions selon le résultat au pénalty.

Tableau 3

Effectifs des stratégies régulatrices du système tireur-gardien.

Tableau 4

Résultats univariés sur la performance du tireur au penalty.

Liste des figures

thumbnail Fig. 1

Effets d’interactions entre la structure de récompense du système gardien-tireur ([G-Pertes × T-Gains] vs. [G-Gains × T-Pertes]) et la stratégie du système gardien-tireur ([G-Promo × T-Promo] vs.[G-Promo × T-Prév]) sur la réussite au pénalty. Note : S.R. = stratégie régulatrice ; G-Pertes = orientée vers l’évitement des pertes pour le gardien ; T-Pertes = orientée vers l’évitement des pertes pour le tireur ; G-Gains = orientée vers la recherche des gains pour le gardien ; T-Gains = orientée vers la recherche des gains pour le tireur ; OR = odds ratio ; G-promo = promotion pour le gardien ; T-promo = promotion pour le tireur ; T-prév = prévention pour le tireur.

Dans le texte

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