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Numéro
Mov Sport Sci/Sci Mot
Numéro 97, 2017
Technologies et techniques des sports : le regard de l’histoire et des sciences humaines et sociales
Page(s) 53 - 64
DOI https://doi.org/10.1051/sm/2017024
Publié en ligne 8 janvier 2018

© ACAPS, EDP Sciences, 2017

1 Introduction

Le grand-public connaît le Canoë-Kayak pour avoir un jour descendu les gorges de l'Ardèche, affronté des rapides en rafting ou encore assisté aux exploits de Tony Estanguet. Cependant, le Canoë-Kayak moderne ne se limite ni à la pratique « loisir », ni aux épreuves olympiques que sont la course en ligne et le slalom. De nouvelles disciplines apparaissent durant la seconde moitié du XXe siècle parmi lesquelles le « freestyle » dont le principe est de réaliser des figures dans les vagues et rouleaux des eaux-vives.

Cette pratique d'invention récente, d'abord appelée « rodéo », émerge dans les années 1970, dans la lignée de nouvelles activités à visée « fun » et hédoniste (Loret, 1995). Son principe est alors récréatif et consiste à « jouer » avec les vagues et rouleaux grâce à deux figures séminales : le surf et la chandelle (Fig. 1 et 2). Destinées initialement à la descente de rivières, ces deux techniques sont détournées de leur fonction utilitaire et technique initiale pour fonder l'essence du « freestyle ».

Cette nouvelle pratique, très ludique, se développe rapidement auprès des pratiquants d'eaux-vives, et le premier championnat du monde est organisé en 1991 au Pays de Galles. Dès les premières compétitions, l'objectif consiste à réaliser un maximum de figures codifiées dans un temps imparti. Pour autant, lors de ce premier évènement, surf et chandelle demeurent les figures de base.

Dans le sillage de ce premier championnat, la discipline s'institutionnalise progressivement et s'autonomise en 1995 en créant sa propre association internationale, laquelle organise tous les deux ans un championnat du monde. Dès lors, le freestyle ne cesse de se développer allant jusqu'à être reconnu en 2006 comme discipline officielle de la Fédération internationale de canoë.

En un quart de siècle, entre les premiers mondiaux (1991), et ceux de l'Ottawa-River au Canada (2015), la pratique a connu des évolutions techniques importantes. En effet, actuellement, 27 figures sont répertoriées dans le règlement international, et les deux figures originelles ont totalement disparu de la grille de notation. Les productions sont également devenues plus rapides, plus aériennes et plus complexes. Aujourd'hui, les compétiteurs sont capables au cours d'un même « run »1 de réaliser des enchaînements et des combinaisons de différentes figures.

Quelles sont les causes et conditions de ces transformations techniques si rapides ? Quel sens donner à l'invention incessante de nouvelles figures ?

Cet article a pour ambition d'esquisser une histoire des techniques en canoë-kayak freestyle construite au prisme de la technologie culturelle en privilégiant notamment l'analyse des interactions du fait culturel et du fait technique (Metzler, 1996). Au-delà de l'histoire technique de la technique (Fèbvre, 1935) nous envisageons les transformations des pratiques freestyle comme relevant de « systèmes techniques » (Gille, 1978), c'est-à-dire dépendantes de relations inscrites dans un contexte sociohistorique qui définit le champ des possibles et les conditions de basculement vers le changement (inflexions et ruptures) et l'innovation (adoption du changement par une communauté de pratiquants). Les travaux de Vigarello (1988) permettent de proposer des pistes d'analyse explorant la trame et les dynamiques de ces changements. Il s'agit ainsi, symétriquement, de travailler sur le sens de la technique en appréhendant au-delà des seuls gestes techniques la construction des cadres de signification des innovations au regard des évolutions culturelles, sociales et économiques qui ont marqué la société au cours des dernières décennies. L'invention du « fun » et l'appétence nouvelle pour la « glisse » en constituent des traits marquants (Loret, 1995). Nous souhaitons dès lors montrer que les techniques sportives analysées ici sont historiquement signifiantes car elles constituent, à leur manière, des moments datés et situés dans une démarche d'adaptation motrice ou de résolution de problèmes posés par un ensemble de contraintes liées à la variété des milieux et des espaces considérés, à la diversité des situations codifiées, des différentes configurations possibles de relations entre les acteurs, des matériaux disponibles, des engins utilisés et des supports scientifiques et techniques qui secondent l'activité technique à proprement parler, des règles imposées et de leurs changements ou de leurs contournements, des imaginaires et des normes qui trament l'épaisseur et le sens donné aux activités physiques et sportives (Robène, 2006).

thumbnail Figure 1

Surf (CKM n° 11, mai–jui 1972, p. 41).

thumbnail Figure 2

Chandelle (CKM n° 26, mai–juin 1975, p. 33).

2 Méthodologie

Plusieurs outils méthodologiques ont été employés afin de pouvoir réinscrire la discipline sportive étudiée et ses évolutions dans une approche combinant les apports de l'histoire des techniques et de l'anthropologie (hommes, milieux, techniques) avec ceux de la technologie culturelle centrée sur les techniques et l'émergence d'un savoir « d'expérience », de maîtrise, issu du terrain.

2.1 Analyse d'une revue spécialisée

En France, sur la période étudiée, il existe deux revues spécialisées dans les sports de pagaie : « Canoë Kayak Magazine » (CKM) et « Canoë Kayak Information » (CKI).

CKI est la revue fédérale éditée par la Fédération Française de Canoë-Kayak. Or, la FFCK n'a reconnu que très tardivement le freestyle, en tant que discipline officielle de compétition. Les premières traces de l'activité n'apparaissent dans la revue qu'en 2000 et peu d'articles spécifiques furent publiés par la suite. De plus, les articles dans le CKI se limitent aux informations institutionnelles, réglementaires et politiques. Ces informations qui présentent un intérêt limité pour l'étude des techniques sont également relayées dans la CKM. Cette revue n'a donc pas été sélectionnée dans le corpus.

La revue « Canoë Kayak Magazine » (CKM) a servi de support principal à l'étude. Ce bimensuel créé en avril 1970 est un magazine français de type commercial, spécialisé dans l'ensemble des sports de pagaie, qu'ils soient compétitifs ou de loisirs. CKM propose notamment des interviews d'athlètes, des reportages, des explications techniques, des photos et des publicités qui présentent un véritable intérêt pour l'étude des techniques.

L'étude s'appuie sur un corpus constitué de 155 numéros parmi les 244 publiés entre 1970 et 2016, soit 63,5 % des publications. Afin de respecter un équilibre temporel du corpus, un sondage d'un magazine tous les quatre mois a été effectué, et les numéros traitant des compétitions internationales ont été ajoutés au corpus. Puis, tous les documents se rapportant au freestyle en ont été extraits : articles (reportages sur les compétitions, présentations de techniques, interviews de sportifs), publicités pour le matériel spécialisé et photographies.

Ces données ont été soumises à une analyse de contenus afin d'extraire les éléments significatifs témoignant d'une évolution des techniques. Une grille d'analyse a été construite, support de l'analyse de contenu de type qualitative (Bardin, 1977 ; Mucchielli, 2006). Les items retenus pour la grille d'analyse sont les suivants : 1/références aux figures, 2/références au matériel, 3/références au règlement, 4/références aux compétitions, 5/références à l'argent/sponsors/marques, 6/références au fun.

En outre, une grille d'analyse iconographique, établie sur des photographies et des publicités, a permis d'affiner les résultats en dégageant des éléments visuels. Les items retenus pour cette grille sont les suivants : 1/pagayeur, 2/contexte, 3/figure réalisée, 4/caractéristiques figures (verticale, aérienne…), 5/impression de mouvement, 6/matériel utilisé (marque, modèle, couleurs, formes), 7/sponsoring, 8/message transmis.

2.2 Analyse de vidéos techniques

Pour compléter ce regard, des vidéos ont été analysées afin d'appréhender l'aspect dynamique des figures complétant ainsi les données du CKM.

Treize vidéos issues de chaque championnat du monde ont été étudiées. L'analyse des techniques utilisées lors des mondiaux permet en effet d'identifier l'apparition de nouvelles figures, de définir les techniques les plus utilisées à une période donnée, et enfin de repérer les figures qui disparaissent du répertoire des pagayeurs. L'étude de ces vidéos a été menée conjointement avec celle des grilles de notation en vigueur pour chaque championnat afin de mettre en perspective les techniques réalisées et les évolutions réglementaires.

Sept vidéos de leçons de freestyle, dont les dates de parution sont réparties sur l'ensemble de la période, ont également été étudiées. Ces images commentées permettent d'identifier les repères techniques mis en avant à différents moments de la période étudiée.

La grille de lecture retenue pour l'analyse des vidéos est la suivante : 1/lieu/spot, 2/contexte, 3/figures réalisées, 4/figures répétées, 5/figures enchaînées, 6/figures échouées, 7/réactions du public, 8/matériel utilisé, 9/sponsors, 10/règlements utilisés, 11/explications techniques.

2.3 Étude de l'évolution des caractéristiques du matériel

L'amélioration du matériel est un paramètre prépondérant dans les transformations des figures. L'évolution des mensurations des bateaux (longueur, largeur, masse et volume) de freestyle entre 1991 et 2015 a été analysée à partir des catalogues des constructeurs et des descriptifs techniques des embarcations présentés dans les CKM. Une étude de type quantitative a été effectuée.

Ce travail de recherche sur les transformations du matériel, qui vient croiser les analyses précédentes, permet notamment de mettre en évidence les phénomènes d'interaction entre techniques gestuelles, évolution du règlement, évolution des environnements matériels, soulignant également les phénomènes de résistance à l'innovation que nous analysons infra.

3 L'évolution des techniques selon les logiques motrices

Cette première partie mobilise la théorie des logiques motrices proposée par Vigarello (1988), dans le sillage des travaux de Simondon (1958), pour analyser les transformations dans le temps des techniques en freestyle. Chacune des lois est éclairée d'un exemple relevé parmi les nombreuses filiations observées durant notre étude.

3.1 Surf et Chandelle : les « techniques-mères »

Les analyses que nous avons effectuées montrent que deux figures : le « Surf » et la « Chandelle », sont à l'origine de toutes les autres figures existant actuellement en freestyle. Appliqué à une vague statique de rivière, le « Surf » en canoë-kayak repose sur le même principe que le surf sur l'océan. Une « Chandelle » consiste quant à elle en l'immersion de la pointe avant du bateau grâce à la force du courant afin d'élever la pointe arrière. Avant les années 1990, ce sont les seuls mouvements effectués par les pagayeurs.

La genèse de ces deux techniques est antérieure aux années 1970 car elles ont une origine utilitaire : la « Chandelle » permet de s'extraire d'un rouleau, le « Surf » permet dans certaines configurations de traverser d'une rive à l'autre. Elles ne deviennent populaires qu'au cours des décennies 1970–1980 grâce à leur nouvelle utilisation ludique.

3.2 La loi d'intégration

3.2.1 Filiations directes

La filiation directe correspond à une gestation technique au cœur de laquelle les transformations s'opèrent en continuité. C'est par petits ajouts successifs ou en accentuant certains traits de la technique précédente que se créent de nouvelles formes (Vigarello, 1988). En freestyle, l'exemple le plus caractéristique est le passage du « Roundhouse » au « Silly-Flip » alors que ces deux mouvements paraissent totalement distincts.

Le « Roundhouse » consiste en la réalisation d'un 180° avec élévation de la pointe arrière suite à une prise de vitesse sur la vague. Cette figure est inventée entre 1997 et 1998 grâce à l'apparition des bateaux à fond plat et des carres qui permettent de prendre de la vitesse dans les vagues. Dans sa définition réglementaire, le « Round house » indique que l'élévation de la pointe correspond à un angle inférieur à 45°. Mais peu à peu, les pagayeurs améliorant leur maîtrise de la figure ont réussi à augmenter l'angle de leur embarcation jusqu'à l'amener à la verticale : le « Blunt » était né. Le « Blunt » devient dès lors une figure très répandue en compétitions. Avec le raccourcissement des bateaux, ces derniers rebondissent davantage sur les vagues. Ce rebond, nommé « Olier », est alors exploité pour augmenter la hauteur des « Blunt ». Les pagayeurs, en réalisant des « Blunt » toujours plus aériens, parviennent à faire décoller entièrement leur bateau de la surface de l'eau ce qui marque le passage à l'« Air-Blunt ». Cette amplification du « Blunt » s'est poursuivie jusqu'au « Pan Ami » défini dans le règlement comme un « Blunt » aérien dans lequel le bateau dépasse la verticale. La progression s'est poursuivie et le mouvement s'est amplifié : certains acteurs sont parvenus à pivoter plus que lors d'un « Pan Ami » ce qui a généré le « Silly-Flip », une figure ayant des rotations dans les trois dimensions. Pour résumer, le « Silly-Flip » n'est finalement qu'une amplification du « Roundhouse » malgré leur faible ressemblance apparente.

3.2.2 Les filiations restreintes

Les filiations restreintes correspondent à une réorganisation, liée au changement d'une composante du mouvement, laquelle a pour conséquence la création d'une nouvelle technique.

La transformation de la technique de la « Chandelle » vers la technique du « Loop » en est un exemple caractéristique. Actuellement, la « Chandelle » n'est plus référencée dans les index de figures des règlements nationaux et internationaux car elle est désormais considérée comme trop élémentaire. Toutefois, en 1999, il s'agissait encore d'une technique permettant aux compétiteurs d'accumuler des points. Plus le kayakiste approchait la verticale dans ce mouvement et plus la technique mobilisée rapportait de points. Certains parvenaient à dépasser la verticale et le kayak atterrissait à l'envers, on parlait dans ce cas d'un « Soleil ». Parfois, en essayant d'exécuter un « Soleil », un pagayeur réalisait un « Loop », c'est-à-dire un saut périlleux. La réussite de cette figure relevait alors davantage du hasard que d'un réel savoir technique (CKM n° 141, oct–nov 1997, p. 46).

Toutefois, l'apparition des bateaux courts et une réorganisation de la motricité ont engendré une amélioration de la maîtrise du « Loop ». Raccourcis, les bateaux sont moins freinés par l'eau lors de la rotation, ce qui facilite l'exécution de la figure. Mais les placements corporels ont également été modifiés. Lors d'un « Soleil », le buste est incliné vers l'avant tout au long du mouvement. À l'inverse, lors d'un « Loop », le corps est tout d'abord orienté vers l'avant avant d'être, dans un second temps, incliné vers l'arrière afin de favoriser l'élévation de l'embarcation. Cette amplitude permet de déclencher une rotation totale du bateau nécessaire à l'exécution du « Loop ».

3.2.3 Combinaisons

Certaines figures sont apparues grâce à la combinaison de deux techniques plus anciennes. Le « Phonics-Monkey » est un exemple caractéristique de cette loi. Créé en 2004 par Eric Jackson, il s'agit d'une « Pirouette » enchaînée d'un « Loop ». Une « Pirouette » correspond à une « Chandelle » durant laquelle le bateau effectue une rotation de 360° autour de l'axe vertical, tout en conservant son inclinaison initiale. Cependant, la réussite de cette figure nécessite une modification de la technique du pagayeur puisqu'il n'est pas suffisant de savoir réaliser les deux mouvements séparément pour réussir un « Phonics-Monkey ». Durant la « Pirouette », le kayakiste anticipe le Loop en positionnant son corps plus en arrière par rapport à une « Pirouette » de base. Toutefois, la différence principale réside dans l'initiation du « Loop ». Lors d'un simple « Loop », l'effet bouchon permet l'élévation et facilite la rotation du bateau. Lors d'une transition « Pirouette » – « Loop », le freestyleur ne dispose pas du temps nécessaire à la recherche de l'effet bouchon et doit tout de même déclencher son « Loop ». Il est par conséquent nécessaire d'acquérir une nouvelle technique permettant, malgré tout, de réaliser le salto.

Le « Phonics-Monkey » constitue donc une technique à part entière issue du phénomène de combinaison. En ce sens, elle se différencie de la réalisation successive d'une « Pirouette », d'un replacement du pagayeur et d'un « Loop ».

3.3 La transformation de modèles

3.3.1 Modèles d'actions

La loi des modèles d'actions s'applique lorsqu'une discipline sportive s'inspire d'un autre sport pour la création d'une nouvelle technique. Le mouvement est alors copié et adapté afin de correspondre aux nouvelles modalités de pratique :

« Les techniques confirmées, celles qui ont depuis longtemps imposé leur formule, inspirent quelquefois d'autres pratiques malgré la différence des terrains et des décors » (Vigarello, 1988, 46).

Nos analyses ont permis de mettre en évidence des techniques inventées selon le principe des modèles d'actions. Corran Addison, inventeur de nombreuses figures, précise dans une interview accordée au CKM qu'il s'inspire fortement de sa pratique du surf des neiges et du roller pour innover en freestyle (CKM n° 138, avr–mai 97, p. 36).

En 2001, dans un article consacré aux championnats du monde, le CKM décrit une analogie entre le « Loop » et le « Salto » en gymnastique (CKM n° 164, aoû–sep 2001, p. 39). Mais la ressemblance ne s'arrête pas à la forme générale du mouvement, puisque les gestes moteurs nécessaires à l'exécution de ces deux mouvements sont comparables. Afin de prendre de l'amplitude et de s'élever le plus haut possible, la réalisation d'un « Salto » nécessite une phase d'appel, tout comme pour le « Loop ». La seconde phase se veut également similaire au mouvement gymnique, à savoir une rotation du corps vers l'avant achevée par la réception. Les critères de jugement des deux techniques sont en partie identiques puisque l'on évalue dans les deux cas l'amplitude, mais également l'axialité.

3.3.2 Modèles d'instruments

Ce concept correspond à la loi des modèles d'actions appliquée aux instruments : les outils d'une discipline peuvent s'inspirer d'une autre forme de pratique. De Rosnay (1977) fait fonctionner ce modèle sur les sports californiens pour lesquels il applique un raisonnement proche de l'évolutionnisme. D'après sa théorie, le surf des mers serait l'instrument d'origine, et tous les autres instruments « fun » en seraient inspirés.

L'exemple le plus pertinent est celui des carres, spécifiques au freestyle dans le monde du canoë-kayak, et qui ont pour origine celles utilisées en ski ou en snowboard :

« À l'image de ce que font les skieurs, le carving en kayak consiste à faire passer le bateau d'une carre à l'autre pour se déplacer sur la vague » (CKM hors-série n° 11, mai 2001, p. 24).

Cette introduction des carres sous les coques a permis une meilleure accroche des bateaux sur l'eau, permettant ainsi l'éclosion de nombreuses figures.

3.4 Synthèse

Les exemples présentés dans cette partie montrent que l'évolution des techniques répond à certains principes théorisés pour l'essentiel par Vigarello (1988). Cette première partie n'avait pour ambition que d'illustrer ces différentes lois, et seule l'évolution de quelques figures sélectionnées a pu être détaillée. Toutefois, nos recherches permettent de montrer que l'ensemble des techniques référencées ou anciennement référencées en freestyle ont émergé selon ces mêmes lois.

Nous avons donc pu reconstituer par ces principes une « généalogie » de l'ensemble des figures présentée ci-dessous (Schéma 1).

Toutefois, afin de dépasser la simple description de l'évolution des techniques, il est nécessaire d'analyser les causes et le sens de ces transformations. Il est important de comprendre quels éléments, extérieurs à la technique, sont entrés en jeu et ont participé à modifier les figures réalisées. La seconde partie vise à étudier les diverses modifications du matériel qui ont facilité la genèse de nouveaux mouvements. La dernière partie aborde l'influence des milieux culturels, économiques et réglementaires sur l'évolution des techniques.

L'histoire des techniques sportives peut, en effet, être lue au prisme de deux approches complémentaires (Robène, 2010 ; Vigarello, 1988) : d'une part l'histoire technique de la technique (Fèbvre, 1935), qui privilégie la dynamique interne du jeu, de la spécialité sportive et de ses contraintes matérielles et réglementaires ; d'autre part l'histoire englobante qui réinscrit cette évolution dans un ensemble plus large de changements : représentations et sensibilités, modèles culturels, sociaux, repères esthétiques, évolutions technologiques, dynamiques économiques, etc. L'invention des positions de recherche de vitesse, en ski, dans les années 1960, se situe bien à l'articulation de transformations qui intègrent à la fois des variations techniques propres à la discipline sportive (positions du corps, attitudes, matériel), de nouvelles sensations (glisse) et des données issues des études sur l'aérodynamisme provenant de l'ensemble des secteurs d'activité industriels liés à la mobilité (cycle, automobile, aéronautique, etc.). De la même manière, l'invention des formes techniques en freestyle doit se comprendre au carrefour de plusieurs dynamiques culturelles, économiques et techniques.

thumbnail Schéma 1

Généalogie de la genèse des figures en canoë-kayak freestyle.

4 L'évolution des techniques liée aux évolutions de l'environnement matériel

Cette seconde partie analyse l'influence des différentes transformations de l'environnement matériel sur la technique en freestyle. Les diverses mutations subies par les canoës et les kayaks sont approchées comme relevant d'un « système technique » (Gille, 1978) et étudiées en relation avec les transformations de l'environnement technique (matériaux, instruments, matériel annexe à la navigation, milieu de pratique, etc.) et les connaissances disponibles issues de l'expérience ou des domaines de savoir constitués qui permettent d'envisager un saut significatif en termes d'innovation.

4.1 Des bateaux plus courts

Il est important de préciser que les règlements successifs en freestyle n'ont jamais imposé de dimensions, minimales ou maximales, pour les bateaux, contrairement à d'autres disciplines telles que le slalom. Cette liberté de choix laissée aux pagayeurs a donc permis des évolutions en autorisant les pratiquants à jouer sur plusieurs paramètres.

Au cours d'une première période, entre 1991 et 2003, la longueur des embarcations s'est considérablement réduite puisqu'elle est passée d'une moyenne de près de trois mètres à une moyenne inférieure à deux mètres (Fig. 3). En outre, l'analyse a montré deux révolutions dans l'évolution de la longueur des bateaux : une première entre 1995 et 1998 permettant le développement des figures verticales en rouleaux, et une seconde entre 2000 et 2003 ayant facilité l'émergence du Loop et des figures aériennes.

Certains précurseurs tels Olivier Feuillette, ancien membre de l'équipe de France, ou Corran Addison sont à l'origine de ces innovations. Décriés par de nombreux pratiquants à leur début, les bateaux « courts » se sont finalement rapidement imposés, une fois leur efficacité constatée. C'est ce phénomène que décrit Corran Addison, précurseur dans l'invention et l'exploitation des bateaux courts, dans une interview accordée au CKM :

« L'an passé, je suis arrivé avec un kayak qui a complètement surclassé tout le monde. Au début, on s'est moqué de moi mais Bernd Sommer et moi nous avons presque tout gagné les rodéos auxquels nous avons participé avec ce kayak. Au printemps, presque tous les fabricants avaient leur copie de cette technologie. Chaque fois que je développe quelque chose de nouveau, je me fais voler mon idée » (CKM n° 138, avr–mai 1997, p. 35).

Cet exemple de mise en tension entre tradition et innovation montre combien les formes des outils inscrites dans l'efficacité d'un temps peuvent constituer des « obstacles de pensée » (Vigarello, 1988) voire cristalliser dans leur architecture des « obstacles épistémologiques » (Bachelard, 1938), agissant comme autant de frein pour l'invention des formes suivantes. Les croyances inscrites dans la pratique et dans la configuration technique d'une efficacité donnée freinent de possibles innovations : en canoë-kayak sous l'influence des disciplines classiques comme le slalom, la descente ou la course en ligne, on a longtemps considéré qu'un bateau devait être long pour être contrôlable. Les premiers bateaux courts étaient d'ailleurs nommés les « bateaux poubelles » par les adeptes des disciplines traditionnelles :

« certaines innovations techniques redistribuent l'ensemble des éléments en jeu au point de heurter habitudes et convictions » (Vigarello, 1988, 18).

thumbnail Figure 3

Évolution de la longueur moyenne des bateaux de freestyle.

4.2 De nouvelles formes d'embarcations

Parallèlement à la perte de longueur, le volume moyen des embarcations décroît fortement jusqu'en 1998 (Fig. 4). À partir de cette période, il se stabilise autour des 200 litres malgré une diminution constante de la longueur, puis remonte légèrement pour atteindre à ce jour les 210 litres. Ce phénomène s'explique par le fait qu'un bateau peu volumineux s'immerge excessivement ce qui rend plus difficile l'exécution des figures. En conséquence, la forme générale des embarcations est transformée afin de les raccourcir tout en conservant leur volume constant. Sur la première génération des bateaux, le volume était réparti sur toute la longueur de l'embarcation, à l'image du slalom. Progressivement, les pointes avant et arrière deviennent de plus en plus fines et le volume est concentré au niveau de l'assise du pagayeur. Cette forme, caractéristique des embarcations à partir des années 1999–2000 avec des bateaux comme le « Zwo » d' « Eskimo », favorise l'évolution de nouvelles techniques. Les pointes plus fines permettent des rotations verticales plus aisées : les pagayeurs ne doivent plus forcer autant pour enchaîner les figures telles que les « Cartwheels ». Le centrage du volume permet également d'améliorer l'effet bouchon nécessaire à la réalisation du Loop.

Une autre innovation dans la forme générale des bateaux a accéléré l'éclosion de nouvelles techniques. Les premiers bateaux mis sur le marché s'inspirent des bateaux de rivière préexistants. La coque que l'on retrouve sur la première génération de canoës-kayaks de rodéo est concave à l'image des bateaux de slalom. Les pratiquants s'aperçoivent cependant qu'un fond de ce type est un obstacle à la glisse. En effet, cette forme limite fortement les rotations et rend l'embarcation instable. Rapidement, des bateaux à fond plat sortent sur le marché du freestyle, comme le « Fury » de « Savage » conçu par Corran Addison, vendu dès 1996. D'autres marques comme « Riot » ou « Dagger » suivent ce concept. Aux Mondiaux de 1997, près de la moitié des bateaux en compétition ont un fond plat. Lors de ces championnats, ceux qui ont exploité cette nouvelle forme se retrouvent aux premières places dans le classement. Les athlètes qui étaient encore septiques quant à leur efficacité admettent la supériorité de ces nouveaux bateaux. Deux ans plus tard, lors des mondiaux en Nouvelle-Zélande, tous adoptent cette technologie. L'introduction du fond plat induit nécessairement l'apparition de carres qui forment l'angle entre la coque et les côtés de l'embarcation. Les carres facilitent l'accroche du bateau sur l'eau procurant ainsi plus de vitesse et de maniabilité. Cela a alors permis aux pagayeurs d'exécuter des figures telles que le « Roundhouse » dans un premier temps ou le « Blunt » par la suite. En somme, il apparaît que de nouvelles techniques ont pu émerger grâce à l'apport du fond plat et des carres car ces innovations ont facilité les rotations, amélioré la stabilité, la maniabilité et la vitesse.

Il apparaît que ces nouvelles formes permettent de diminuer le coût énergétique nécessaire à la réalisation des figures. Les forces ainsi économisées peuvent être réinvesties dans d'autres aspects des techniques ce qui permet d'obtenir des figures plus aériennes, plus amples et des mouvements plus fluides et mieux enchaînés. Lorsque ces nouvelles formes apparaissent, certains pratiquants, influencés par la silhouette des bateaux traditionnels, restent sceptiques quant à leur efficacité. Ce scepticisme est vite effacé par la facilité d'utilisation et l'efficacité de ce nouveau matériel.

thumbnail Figure 4

Évolution des volumes et des masses des bateaux de freestyle.

4.3 Des innovations contestées…

Toutefois, si ces nouveaux bateaux une fois leur efficacité prouvée sont très bien accueillis dans le monde du freestyle, ce n'est pas le cas dans le milieu du canoë-kayak traditionnel. Ces débats entre usagers des nouvelles technologies et tenants d'un matériel « ayant fait ses preuves » semblent courants dès lors qu'une innovation technique apparaît dans le milieu sportif comme l'a bien montré J. Defrance à propos des matériaux utilisés pour les perches qui divisent le monde de l'athlétisme en communautés réfractaires à la nouveauté ou au contraire adeptes du changement (Defrance, 1985). Dans le domaine du kayak, la résistance aux innovations s'organise autour de plusieurs arguments. De nombreuses critiques émanent de la part des adeptes des disciplines dites « classiques », qui qualifient ces embarcations de « bateaux poubelles ». Ils reprochent à ces bateaux leur petite taille, leurs pointes fines ainsi que leur fond plat. Pour de nombreux moniteurs et entraîneurs « traditionnalistes » ces formes sont un obstacle à l'apprentissage de l'eau-vive car elles confèrent aux élèves de mauvaises habitudes de navigation. En effet, puisqu'ils sont courts, ils sont peu rapides en eau-vive mais très manœuvriers, qualité à l'opposé des bateaux de slalom ou de descente. D'autres reprochent à ces embarcations un manque de sécurité. Le faible volume et la finesse des pointes peuvent s'avérer dangereux, en provoquant des coincements en rivière difficile et encombrée. Or, beaucoup, principalement les plus jeunes, utilisent désormais ces bateaux plus ludiques pour pratiquer la haute-rivière. Ce phénomène provoque des débats animés entre partisans d'une pratique fun et défenseurs d'une pratique plus sécuritaire.

4.4 Plastique ou fibre ?

Les canoës-kayaks de compétition en slalom ou en descente sont tous construits en matériaux composites plus légers et plus rigides. Ils sont cependant plus fragiles et se détériorent facilement en cas de choc. Au début des années 2000, s'inspirant des pratiques compétitives d'eau-vive, certains constructeurs ont donc fabriqué des modèles en fibre comme le Silk de KS Design ou le Switch Pro de Necky. Mais, contrairement au slalom, la demande n'étant pas suffisante à cette période, peu de bateaux composites furent vendus. Toutefois, la demande s'est progressivement accrue, notamment pour le haut-niveau, et depuis les mondiaux de 2009, on peut observer dans les compétitions internationales une forte proportion d'embarcations en fibre. L'offre s'est par conséquent diversifiée et améliorée, notamment grâce aux kayaks proposés par la marque « Guiguiprod ». Très schématiquement, les pratiquants de haut-niveau sont équipés d'embarcations en fibre, coûteuses et fragiles ; alors que la masse est équipée de bateaux en plastiques plus solides, plus économiques, mais moins performants. Cette situation s'explique par le fait que la pratique du freestyle induit de nombreux contacts avec les rochers ou avec le lit de la rivière. Or, un choc appuyé peut aisément fissurer un bateau en fibre. Les réparations sont possibles, mais requièrent du temps et une certaine habileté. Les pagayeurs utilisant ce type de matériel doivent donc en permanence être attentifs à leurs mouvements et être très précis dans leur navigation. À l'inverse, une embarcation en plastique se rompt rarement suite à un choc et demande par conséquent peu d'entretien. La masse des freestyleurs, en choisissant majoritairement cette seconde solution, privilégie de la sorte la liberté des mouvements aux dépends de la performance. La navigation en bateau plastique présente donc à la fois des avantages et des inconvénients. Plus lourds et moins rigides, les figures réalisées seront alors moins amples, moins rapides, et plus difficiles à effectuer. Mais étant plus solides, le pagayeur n'est pas freiné par un environnement qui aurait pu détériorer son bateau et a donc la possibilité de tenter toutes sortes de figures sans se préoccuper de son matériel. Malgré tout, les progrès technologiques ont pour conséquence de faire progressivement diminuer le poids des bateaux, même ceux en plastique (Fig. 4, Sect. 4.2), les rendant toujours plus performants et leur permettant d'exécuter des figures toujours plus radicales et aériennes.

4.5 Du matériel spécifique

Le matériel annexe à la navigation a également connu des évolutions notables. Toujours plus adapté à la pratique, il permet ainsi une aisance technique favorisant la réalisation des figures.

Les pagaies utilisées à la genèse étaient celles employées pour la pratique en rivière ou pour le slalom. Progressivement, les manches se sont raccourcis favorisant ainsi la rapidité d'exécution des mouvements en rotation. Les pagayeurs ont également modifié l'angulation entre les deux pâles afin de limiter les ajustements lors des appuis sur l'eau et ainsi augmenter la précision.

De même, les vêtements se sont améliorés. De nouveaux matériaux, plus souples et plus légers, sont apparus favorisant l'amplitude des gestes et facilitant par conséquent la réalisation des figures. Ces nouveaux « vêtements techniques » sont innovants dans le sens où ils facilitent la pratique, tout en améliorant la protection des pagayeurs contre le froid. La pratique ayant souvent lieu dans des conditions climatiques défavorables, ces vêtements permettent donc d'accroître la charge d'entraînement, favorisant ainsi la progression technique.

Enfin, des équipements spécifiques intégrés aux embarcations voient le jour dans le but de faciliter l'exécution des différentes figures. À l'image des surfs, certains bateaux peuvent être équipés d'ailerons escamotables dans le but d'améliorer le contrôle de l'embarcation en vagues. Des modules permettant d'augmenter le volume central des embarcations sont ajoutés au niveau de l'hiloire afin de rendre plus aériens les Loops. Enfin, les pratiquants font preuve d'une imagination débordante pour améliorer les calages de leurs kayaks et de leurs canoës, améliorant ainsi le rendement de leurs mouvements. Les calages développés en freestyle ont ensuite été réinvestis par des pagayeurs adeptes d'autres disciplines du canoë-kayak.

4.6 De nouveaux lieux de pratique

Si le matériel nécessaire à la pratique évolue, il en est de même pour les spots qui servent de terrain de jeu aux freestyleurs. À l'origine, les pagayeurs utilisaient les vagues et rouleaux rencontrés au cours de descentes de rivières. Actuellement, ils se tournent de plus en plus vers une pratique en stades d'eau-vive artificiels construits initialement pour la pratique du slalom. En effet, en milieu naturel la pratique est dépendante des niveaux d'eau mais également des mouvements du lit de la rivière formant et déformant les vagues. Ainsi, pour pratiquer plus régulièrement, les freestyleurs préfèrent aujourd'hui des environnements plus standardisés, permettant de s'entraîner en permanence, quelles que soient les conditions météorologiques. En outre, avec ce type d'équipements, les pratiquants peuvent configurer la vague ou le rouleau de leur choix puisque les vagues sont modulables et les débits contrôlables artificiellement. En conséquence, ces nouveaux lieux permettent d'améliorer la production technique en améliorant la qualité et la quantité des spots.

5 L'évolution des techniques influencée par l'environnement économique, culturel et réglementaire

Dans cette dernière partie nous analysons l'influence décisive de l'environnement économique, culturel et réglementaire sur l'évolution des techniques en freestyle. Nous montrons que le caractère fun de la discipline a favorisé le développement et la diffusion de nouvelles techniques. Puis, nous insistons sur l'influence des marques sur les évolutions des figures, avant de nous concentrer sur les relations essentielles entre histoire des techniques et évolutions réglementaires.

5.1 Influence de l'environnement culturel

5.1.1 Un sport de glisse

Pour Loret (1995), l'évolution des mentalités dès les années 1960 a remis en cause le concept du sport moderne. Il met en évidence l'émergence d' « une nouvelle culture sportive » qui ne recherche plus la performance mais plutôt l'extrême, le hors-limite, la quatrième dimension, le vertige, les sensations, la glisse, le fun. Cet esprit bouleverse les organisations sportives traditionnelles :

« La glisse est une forme de contre-culture qui conteste et déstabilise les structures traditionnelles du sport » (Loret, 1995, 104).

Actuellement, les freestyleurs se considèrent comme adeptes d'une pratique fun. Dans cet esprit, plus que la performance, les pagayeurs cherchent tout d'abord à se faire plaisir. Ce qui motive les pagayeurs à aller s'entraîner c'est bien l'aspect ludique, le divertissement et non la perspective d'une compétition future :

« Le plaisir d'abord, la technique on verra après » (Loret, 1995, 108).

Or, en freestyle, le plaisir passe par l'exécution maîtrisée des figures. Cette constatation va dans le sens des recherches de Gibout (2006) qui démontre que dans la pratique sportive, le plaisir émane de la maîtrise technique qui « libère ». Par conséquent, la réalisation de mouvements avec aisance et fluidité participe pleinement au développement de ces sensations. Mais le plaisir ultime provient de la recherche, de la découverte et de la maîtrise de nouvelles figures toujours plus impressionnantes :

« J'aime envoyer des figures qui laissent bouche bée » (Fischer, CKM n° 166, déc–jan 2001–2002, p. 61).

C'est donc dans un esprit fun, dans une culture de la glisse, que les pagayeurs tentent d'innover en permanence. La recherche de nouveaux mouvements s'accomplit dans cet état d'esprit :

« Dans le domaine du sport c'est la recherche forcenée de nouveauté qui caractérise le mieux les années fun. […] La culture sportive des années fun est un mouvement permanent de création » (Loret, 1995, 230).

Ainsi, c'est cette vision qui permet au freestyle de se développer rapidement grâce à l'apparition de toujours plus de figures. Le développement rapide des techniques de la discipline trouve donc une explication dans la logique du fun.

5.1.2 Pourquoi des compétitions ?

Pour Loret (1995), l'esprit fun correspond à un rejet de la confrontation aux autres. D'après sa théorie, le but des sports de glisse n'est pas la compétition, dans son acception classique de comparaison aux autres, mais plutôt la recherche de sensations propres au sportif. On constate cependant que les freestyleurs sont tout de même attirés par ces évènements. La manière dont ils sont organisés permet d'expliquer leur succès auprès des pratiquants. Outre la compétition en elle-même, c'est une ambiance particulière qui est recherchée. Pendant les runs des concurrents, la musique est « à fond », certains sont à la buvette, l'autre partie assiste au spectacle, prend des photos, filme, discute avec d'autres pagayeurs. En fait, c'est pour participer à une fête et à un spectacle qu'ils se déplacent : ils y découvrent les nouvelles figures exécutées par l'élite.

Ainsi, en participant en masse aux compétitions, les pagayeurs progressent techniquement en s'inspirant des nouvelles techniques et des meilleurs athlètes. Ces week-ends sont des lieux d'expression qui permettent de faire découvrir dans un esprit fun, les nouvelles figures, les nouvelles tendances. En ce sens, les compétitions, qui pourtant paraissent antagonistes à l'esprit du freestyle, sont essentielles au développement et à la diffusion des techniques.

5.1.3 L'importance de l'image

En freestyle, comme dans toute pratique fun, l'image a un rôle primordial. Les pratiquants soignent leur style, tant dans l'exécution des figures que dans leur équipement. Beaucoup cherchent à immortaliser « la » figure qu'ils auront réussie, ou encore « le run » parfait.

Ainsi, pendant leurs entraînements, ils ont pris l'habitude de placer des caméscopes sur les berges. Lorsqu'un membre du groupe ne souhaite pas pagayer, le rôle de caméraman lui est généralement dévolu. Avec ces images, les kayakistes montent des vidéos amateurs montrant leurs plus belles réalisations sur un fond musical qui sont ensuite diffusées sur les sites de partage tels que « YouTube » ou « Dailymotion ». Accessibles à tous les pratiquants, ces vidéos constituent alors un véritable vecteur de diffusions des techniques innovantes. Chaque groupe, souvent appelé « team », a généralement son propre site internet où il diffuse ses productions.

Ce principe encourage les pratiquants à réaliser des figures toujours plus esthétiques et plus impressionnantes. Cette course à l'image correspond à l'apparition de compétitions d'un nouvel âge qui sont la conséquence de l'explosion des nouvelles technologies d'information et de communication ainsi que de la structuration de réseaux sociaux inédits. La conception des vidéos, la mise en concurrence par images interposées encourage l'émergence et le développement de nouvelles techniques puisque la mise en scène pousse les « riders » à innover en permanence. Internet joue donc un rôle primordial en permettant aux pratiquants de confronter leurs productions au niveau international. On assiste là à une course visant la production des plus belles images qui induit une course à la réalisation des plus belles techniques ou de techniques inédites.

5.2 Influence de l'environnement économique

5.2.1 Sponsoring

À petite échelle, comparativement aux sports de glisse que sont le surf ou le snowboard, le sponsoring est présent dans le canoë-kayak freestyle. Si peu d'entre eux vivent de leur activité de pagayeurs, beaucoup sont aidés dans l'acquisition de matériel par les fabricants.

Certains sont financés par les marques de canoë-kayak pour utiliser leur matériel mais également pour les assister dans leur développement. C'est le cas d'Eric Jackson, multiple champion du monde, qui jusqu'en 2003 était rémunéré par la marque Wavesport. En contrepartie de leur statut de professionnel, outre la promotion de la marque, les pagayeurs participent et collaborent à la création du matériel. En effet, ils se doivent de proposer des orientations pour de futures formes de bateaux, mais ils ont également pour mission de tester des prototypes, d'en chercher les défauts et de proposer d'éventuelles améliorations. Très à la mode entre 1998 et 2002–2003, les « teams » de fabricants sont aujourd'hui moins courants. Cependant, ce procédé a eu l'avantage de permettre une progression de la discipline tant au niveau technique que matériel. En effet, en étant payés pour faire du kayak, les sportifs ont pu développer, améliorer, diversifier les techniques propres au freestyle.

5.2.2 La publicité

Les publicités pour le matériel mettent souvent en valeur la dernière figure en vogue. Ainsi, les marques utilisent fortement les évolutions techniques afin de jouer sur les imaginaires en sensibilisant le lecteur aux sensations qu'il pourrait éprouver s'il achetait le matériel présenté.

5.3 Influence du règlement sur l'évolution des techniques

Comme nous l'avons constaté précédemment, il semble exister une relation complexe entre esprit fun et compétition. La compétition induit un règlement qui permet de définir la « logique interne » de l'activité (Parlebas, 1981), ainsi que d'organiser et d'harmoniser la pratique, or :

« l'évolution du règlement ne permet pas d'expliquer a priori l'évolution de la technique puisqu'il en est plutôt une des conséquences » (Vigarello, 1988, 186).

Sur ce point, nous nous positionnons en rupture puisque nous allons montrer que le règlement a volontairement été modifié dans le but d'opérer une modification technique chez les pagayeurs.

Lors des toutes premières compétitions, il n'existait pas de règlement permettant de cadrer la pratique. Les organisateurs disposaient seulement d'une liste des figures existantes. Avant chaque manifestation, même lors des compétitions internationales, il se tenait donc une réunion entre les juges, les organisateurs et les chefs d'équipe afin d'harmoniser les règles de jugement. Les points attribués à chaque figure évoluaient alors en fonction du niveau global des pagayeurs. En effet, le niveau s'élevant rapidement, une figure que peu réussissaient lors de la compétition précédente pouvait, l'édition suivante, être réalisée par de nombreux compétiteurs. Dans ce cas, la commission de course décidait de réduire le nombre de points attribués à cette figure. Ainsi jusqu'en 1997, le règlement, négocié par les compétiteurs eux-mêmes, s'adapte au niveau des pagayeurs et aux évolutions techniques du matériel, il est par conséquent le témoin des transformations techniques de la discipline.

Toutefois, jusqu'aux mondiaux de 1999 et malgré les changements internes de règlements, les compétitions comprennent deux épreuves : une descente de rivière et une épreuve de vague. Ce type d'organisation correspond aux modes d'entraînement des pagayeurs qui s'exercent au freestyle tout en descendant les rivières afin de surfer les vagues qu'ils rencontrent. Dès 2001, l'épreuve de rivière est supprimée par le règlement qui commence à se stabiliser. Cette nouveauté correspond à l'esprit « park and play5 » qui s'instaure dans la discipline : les freestyleurs ne descendent plus de rivières à la recherche des vagues, mais se garent désormais juste devant la vague. Le règlement qui devient pérenne, suit ainsi les évolutions de la pratique.

Ce nouveau format de compétition consiste en la réalisation de plusieurs passages sur un même spot. Le paramètre le plus important pour la notation est le nombre de rotations, plus ou moins verticales, effectuées par le bateau tout en se maintenant dans la vague. Dès lors que les bateaux à fond plat sont apparus sur le marché, les pagayeurs ont effectué de plus en plus de rotations. Dans un premier temps, le règlement s'est donc adapté à l'évolution technique de la discipline en valorisant nettement les rotations. Cependant, des dérives sont apparues : avec la progression technique des compétiteurs, les réalisations techniques ont évolué vers un enchaînement de Cartwheels et peu se risquaient à exécuter d'autres figures. Une certaine monotonie s'est progressivement installée dans la discipline allant à l'encontre de son esprit fun.

En 2003, la Commission nationale de freestyle, organe de la Fédération Française de Canoë Kayak, bouleverse complètement son règlement national et se place en rupture par rapport aux instances internationales. Le but de ces nouvelles règles est clairement affiché : modifier la physionomie des runs et favoriser l'apparition de nouvelles figures. Pour ce faire, on ne note plus les rotations effectuées par le bateau, mais les figures réalisées, chacune d'entre-elles ne pouvant être comptabilisée qu'une seule fois par passage. Les compétiteurs sont alors obligés de diversifier leur panel technique et recommencent à innover. Constatant les bienfaits de ce nouveau mode de jugement, la Fédération européenne et la Fédération internationale ont adopté un règlement similaire respectivement en 2006 et en 2007.

Dans ce dernier cas, le règlement a un objectif simple : faire évoluer et diversifier les techniques. Nous nous plaçons donc en rupture par rapport à Vigarello, car dans le cas présent, le règlement ne suit pas une évolution technique, mais au contraire a pour objectif de la développer.

6 Conclusion

Dans cette étude historique, nous avons cherché à éclairer les mécanismes qui ont conduit à une évolution rapide des figures en canoë-kayak freestyle. En mobilisant les apports de la technologie culturelle et en nous adossant aux travaux de Georges Vigarello consacrés à l'histoire culturelle des techniques (Vigarello, 1988), nous avons montré que l'histoire des techniques en freestyle répond à des choix technologiques, à des modèles culturels et notamment celui du paradigme fun. Nous avons également insisté sur le fait que les transformations observables s'inscrivent dans un « système technique » qui définit des interrelations et des possibles et qu'elles ne sont guère dissociables des arrière-plans économique, environnemental, institutionnel ou réglementaire.

Émergeant de la pratique de l'eau-vive dans les années 1980, cette discipline à vocation ludique s'est rapidement développée sur le plan technique. À partir des deux « techniques-mères » que sont la Chandelle et le Surf, un panel important de figures s'est constitué par filiations directes, filiations restreintes et combinaisons. Ces évolutions, qui ne sont pas sans susciter symétriquement des résistances, permettent de souligner les nombreuses interactions entre les avancées au niveau matériel et un environnement culturel et économique spécifique. En effet, en devenant plus adapté à la pratique et particulièrement grâce au raccourcissement des embarcations, le matériel a permis la réalisation de mouvements plus impressionnants, suscitant des débats précisément ancrés dans les changements de sens auxquels renvoyaient ces nouvelles approches de la pratique. Ainsi, ces innovations techniques permanentes sont le fruit de la connotation « fun » de la pratique : les pratiquants sont en recherche permanente de nouvelles sensations. Enfin, les évolutions réglementaires ont également concouru à l'émergence de techniques en orientant la motricité des pagayeurs vers une plus grande diversité.

Références

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1

Exécution technique chronométrée dans une vague.

Citation de l'article : Terret C, Robène L, & Grosjean B (2017) Histoire des techniques en canoë-kayak freestyle. Mov Sport Sci/Sci Mot, 97, 53–64

Liste des figures

thumbnail Figure 1

Surf (CKM n° 11, mai–jui 1972, p. 41).

Dans le texte
thumbnail Figure 2

Chandelle (CKM n° 26, mai–juin 1975, p. 33).

Dans le texte
thumbnail Schéma 1

Généalogie de la genèse des figures en canoë-kayak freestyle.

Dans le texte
thumbnail Figure 3

Évolution de la longueur moyenne des bateaux de freestyle.

Dans le texte
thumbnail Figure 4

Évolution des volumes et des masses des bateaux de freestyle.

Dans le texte

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